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Madeleine

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Bonjour Madame Delphine Horvilleur, 

 

 

Je vous écris suite au décès d’une de mes grandes tantes, Madeleine la nuit dernière à l’âge de 93 ans. 

Elle aurait voulu se faire enterrer avec son mari qui repose dans le carré juif d’un cimetière de Nice. N’étant pas juive elle-même, l’entrée dans le carré juif pose problème pour certains membres de ma famille et pour le rabbin de Nice avec lequel je me suis entretenue.

 

Je suis sidérée, triste et en colère de constater que l’on traite cette personne (ex-doyenne de notre famille) comme une pestiférée, craignant d’introduire par sa présence la «pollution» et la «décashérisation» du carré. 

Personne ne souhaite l’accueillir dans son caveau, si bien que l’on souhaite éradiquer le problème par une crémation et une place dans un columbarium au plus près de son lieu de décès.

 

Si je vous écris aujourd’hui c’est dans l’espoir de comprendre ce qui justifie, dans la religion, une telle posture. 

 

La dernière volonté d’une personne me paraît être parmi les choses les plus sacrées. 

Comment, dans le cadre d’une famille soudée et de la disparition d’une personne bonne et digne, nous tournons le dos - sans cas de conscience, et collectivement- à ce qui est juste...?

 

Vous avez dit dans Psychologies Magazine : «Dans le Talmud, il est clairement dit qu’après notre mort nous aurons à rendre compte de ce que nous avons fait alors que c’était interdit. Mais aussi de ce que nous n’avons pas fait alors que c’était permis». 

Je pense qu’il m’est permis ici de contester l’interdiction. 

 

Je ne suis pas croyante, ce qui ne signifie pas que je suis étrangère à la spiritualité. 

Toutefois, je me sens profondément juive. 

C’est un sentiment que je ne perçois pas de manière religieuse. Etre juive est une part de mon identité, de mon histoire, de mes traditions et de ma biologie. 

Les propos que j’ai entendu aujourd’hui, y compris de la part d’un rabbin, sont bien loin des idéaux d’humanité, d’amour et d’empathie - valeurs qui me semblaient devoir être véhiculées par les religions pour élever l’Homme. Le judaïsme tel qu’il m’a été exposé ce jour relève d’une combinaison de règles permettant la survie d’un entre-soi depuis des milliers d’années. Une religion exigeante, qui, par peur de se dissoudre, rejette l’Autre. 

Je ne m’identifie pas à cela. Et pour être honnête, j’en ai honte. 

 

 

Je réalise bien que vous exposer mes états-d’âme ainsi, nous qui ne nous connaissons pas, peut vous paraitre incongru ou brutal. 

Je cherche en vous écrivant des réponses à mes questions, de l’aide dans ma démarche, et peut-être aussi à être rassurée par une voix plus éclairée et éclairante. 

 

J’espère que vous aurez un moment à me consacrer.

 

 

Bien à vous,

Victoria Halimi

À PROPOS DU PROJET "Madeleine"

Dans la pièce Antigone de Sophocle, l’accomplissement des rites funéraires est perçu comme un devoir rendu aux Dieux. 

« Hadès réclame que l’on accomplisse les rites. »* 

 

Pour Madeleine, les soi-disant religieux auxquels je me suis confrontée réclamaient au nom de Dieu (ou plutôt se substituaient-ils à lui) qu’elle ne soit pas enterrée auprès de son mari. 

 

 

« Ce sont les funérailles de nos deux frères : Créon ne juge-t-il pas

Un seul des deux digne d’une sépulture, ne la refuse-t-il pas à l’autre ? 

Il traite, à ce qu’on dit, Étéocle comme il se doit, avec les égards 

Qu’exigent la justice et la règle, il l’a enseveli, recouvert de terre,

Afin qu’il soit bien reçu des morts qui y reposent.

Quant à la malheureuse dépouille de Polynice,

L’on a fait savoir, à ce qu’on dit, qu’il était interdit à tout citoyen

De le cacher dans un tombeau et de se répandre en lamentations ;

On doit le laisser là, sans larmes ni sépulture, une aubaine

Pour les oiseaux qui guettent toute occasion de faire bombance.

Voilà ce que la noble Créon, à ce qu’on dit, a fait proclamer,

Cela te concerne autant que moi, je dis bien moi.

Il vient ici pour faire savoir à ceux qui l’ignorent,

Explicitement, il ne prend pas cette affaire

À la légère, que toute personne qui ne respectera pas cette interdiction 

Sera lapidée à mort à l’intérieur de la Cité.

On en est là, et l’on va tout de suite voir si tu es

D’un sang noble, ou indigne de tes grands ancêtres. »*

 

Ce ne sont pas aux Dieux mais aux Hommes à qui les rites doivent être rendus.

Le rituel funéraire est une cérémonie dédiée au défunt, mais à destination des vivants. Loin de la routine et de la standardisation des usages, ce moment consiste à fédérer ceux qui restent dans un esprit qui leur est personnel. 

Ni les représentants religieux, ni les règlements (comme nous l’avons vu en temps de Covid), ni la logique de rentabilité ne devraient s’interposer dans la célébration. 

 

À mes yeux, le dernier voyage de Madeleine est à la fois une réussite : celle de faire respecter sa dernière volonté, et un échec : assister (sans le réaliser) à son enfouissement plutôt qu’à sa commémoration. 

 

Ce livre est le témoignage de ma cohabitation mouvementée avec ma grand-tante encartonnée.

 

* Citations de la tragédie grecque Antigone de Sophocle écrite en 441 av J.C.

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